C’est un spectacle quotidien qui ne choque presque plus, et pourtant, il devrait nous glacer le sang. Sur les tables de nos grands hôtels à N'Djamena, dans les habitacles climatisés des grosses cylindrées ou au sortir des séminaires et ateliers, des milliers de bouteilles d’eau minérale, à peine entamées, attendent sagement de finir à la poubelle.
Au Tchad, pays sahélien en première ligne du changement climatique et de la crise de l'eau, ce geste est devenu le symptôme d'une pathologie sociale : le snobisme de la soif.

Pour inverser cette tendance et transformer cette prise de conscience en action collective, voici des pistes concrètes un changement des mentalités de notre entourage s'impose. Ce cercle vicieux ne peut être brisé que par la sensibilisation.
Lorsqu'un proche s'apprête à abandonner sa bouteille à moitié vide, rappeler à ce dernier que le gaspillage n'ai pas un signe de distinction ou un signe de richesse.
Que chacun se dote d'une gourde pour conserver son eau à la bonne température. Dans les bureaux, l'installation des fontaines à eau filtrée pourra inverser la courbe du gaspillage. La gourde doit devenir le nouvel accessoire de mode du cadre tchadien branché et conscient.
Que les tchadiens développent un automatisme qui pousse les autres à les imiter. Avant de recycler ou de jeter le contenant, l'eau restante doit être versée au pied d'une plante de bureau, d'un arbre dans la cour, ou conservée pour un usage domestique. 
Rappelez-vous qu'une bouteille jetée à moitié pleine équivaut à gaspiller quatre fois son volume initial en ressources hydro-énergétiques. Quand un proche refuse de finir sa bouteille « par peur des bactéries après deux heures », rappelez-lui calmement qu'une bouteille fermée et conservée à l'ombre ne présente aucun risque à l'échelle d'une journée.
Dans un Tchad où l'accès à l'eau potable reste un combat quotidien pour des millions de nos concitoyens, voir des élites urbaines abandonner de l'eau purifiée par pure coquetterie est une insulte au bon sens. Ce comportement alarmant. Nous vivons dans une illusion de l'abondance, déconnectés de la fragilité de notre écosystème sahélien. Ouvrir une bouteille, en boire trois gorgées et s'en détourner est devenu le summum de la bêtise. C'est une manière de dire : « Je suis si riche que je peux jeter ce qui fait vivre les autres. »
Le véritable snobisme, le seul qui soit digne d'une société mature, devrait être celui de la préservation. Il est temps que l'opinion publique tchadienne regarde le gaspilleur d'eau non pas comme un grand monsieur ou une grande dame de la haute société, mais comme un citoyen incivique et démodé. Terminer sa bouteille, refuser le plastique jetable ou se promener avec sa gourde ne sont pas des signes de pauvreté. Ce sont les marqueurs d'une élégance morale et d'une intelligence face aux enjeux de notre siècle. L'or bleu du Tchad est trop précieux pour servir de piédestal à nos vanités éphémères.