Derrière l'ambition noble de bâtir une grande littérature nationale capable de rayonner au-delà des frontières, se cache une réalité beaucoup plus sombre. C’est le constat sans concession dressé par Nassir Ali Abbassia, auteur, critique littéraire et enseignant.

Dans une tribune courageuse, il brise le silence et dénonce les barrières invisibles qui rongent le milieu culturel tchadien.
Son verdict est sans appel : le livre a cessé d'être un pont pour devenir un outil de division.

Le « racisme littéraire » où quand la géographie dicte la lecture

Le premier grand mal identifié est le cloisonnement géographique et identitaire. Au Tchad, on ne juge plus une œuvre pour sa puissance esthétique ou la profondeur de sa pensée, mais pour la région d'origine de son auteur.
Ce phénomène, qualifié de « racisme littéraire » par Abbassia, installe un boycott silencieux :
La fracture Nord-Sud. 
Certains jeunes lecteurs du Nord refusent catégoriquement de lire les auteurs du Sud. Dans le Sud, on ignore superbement les voix littéraires venues du Nord. En laissant l'origine géographique remplacer la valeur de la plume, la littérature tchadienne renonce à l'universalité. Elle cesse d'être un espace de dialogue pour devenir un territoire de repli identitaire. Or, 
« La littérature n'a ni tribu, ni province, ni caste. Elle ne reconnaît qu'une seule noblesse : celle du verbe. » selon Nassir Ali Abbassia.

La confiscation du succès

À cette fracture géographique s'ajoute une injustice sociale pernicieuse. L'auteur pointe du doigt l'émergence d'une « bourgeoisie littéraire » qui fonctionne en circuit fermé. Cet entre-soi aristocratique étouffe la diversité culturelle. Les talents sans réseau restent condamnés à l'ombre. Le privilège de classe prime désormais sur la puissance des projets.
Les codes sociaux et l'influence remplacent le mérite artistique.

Le texte avant la carte d'identité pour un sursaut national

Pour Nassir Ali Abbassia, l'urgence est au sursaut national. Une grande tradition littéraire ne se construit pas en favorisant son clan ou sa propre région, mais en acceptant le débat d'idées et la critique exigeante.
Les talents nés à Abéché, Moundou, Sarh, N'Djamena, Mongo ou Faya ne doivent plus porter d'étiquettes provinciales. Leurs écrits forment le patrimoine spirituel et intellectuel de toute la nation tchadienne. Le véritable défi du Tchad ce n'est pas de faire émerger de nouvelles plumes, car elles existent déjà en nombre, mais de bâtir une culture de la lecture affranchie des appartenances. Le jour où les Tchadiens liront pour la vérité du texte et non pour la carte d'identité de l'écrivain, la littérature nationale sera enfin libre, exigeante et prête à traverser les époques.